21 janvier 2016

Synthèse des conférences

Après les propos introductifs de Christian Lujan nous invitant à une mise en perspective réflexive de l’individu, du collectif et de l’organisation et la présentation par Christine Delory-Momberger de la nouvelle revue universitaire « Le sujet dans la cité » dont le projet est d’explorer l’articulation des processus d’élaboration mutuelle des individus et des sociétés, Nicole Aubert est intervenue sur le thème de l’hyper modernité et Danilo Martucelli sur celui de la société singulariste.

 

1/ Nicole Aubert – Le concept d’hyper modernité.

Les mutations économiques, sociales, technologiques et culturelles qui se sont opérées depuis environ la seconde moitié du XXe siècle ont modifié en profondeur notre rapport au temps, aux autres, à soi et touchent ainsi à notre identité la plus profonde.

Au temps dans lequel on se coulait, a succédé un temps que l’on violente et qui en retour nous asservit. Dans le mode de relations aux autres, l’éphémère et la volatilité se sont substituées aux sentiments durables, l’individu de la juste mesure des siècles classiques s’est effacé derrière celui qui recherche et subit l’excès, la quête d’éternité située dans l’au-delà du temps laissant place à une quête d’intensité dans l’instant.

La logique marchande combinée à la mondialisation de l’économie et la flexibilité généralisée qu’elle induit, les exigences de performance, d’adaptabilité et de réactivité toujours plus grandes, l’avènement des technologies de la communication ont largement contribué à cette évolution, tandis que se délitaient les structures institutionnelles ou idéologiques encadrant traditionnellement l’individu.

Sous l’influence de la consommation de masse, un individu « hyper moderne » centré sur la satisfaction immédiate, sollicité en permanence, soucieux de sa jouissance et de son développement personnel s’est ainsi substitué à « l’honnête homme » de jadis, dont l’idéal de progrès, dans un juste équilibre – ni trop, ni trop peu – présidait à la réalisation de soi.

Désormais, c’est le trop, l’excès, l’au-delà d’un cadre ou d’une norme, le dépassement constant, l’outrance, la notion de situation-limite, qui caractérise ce que nous sommes devenus, menacés dès lors de basculer dans un « excès d’inexistence ».

– De la subordination au temps à la tyrannie du temps. Si la métaphore du temps demeure toujours celle du fleuve qui s’écoule irréversiblement, notre rapport au temps s’est radicalement transformé, régulé par l’urgence (qui nous contraint d’en faire un maximum en toujours moins de temps) et dominé par son coût (le temps c’est de l’argent).

L’individu en prise avec le temps qu’il veut s’approprier pour en tirer le maximum de profit et de jouissance, comme s’il en était le maître en est aussi l’esclave, tyrannisé par l’urgence qui le presse (l’oppresse) de toutes parts.

– Des sentiments solides aux relations liquides. A la mobilité, et à la fluidité imposées par nos systèmes économiques, répond l’immédiateté des modes de relation, le changement permanent avec en corollaire la mise à l’écart de la capacité d’engagement dans le temps. Le sentiment durable semble s’évanouir au profit de liens sociaux plus fragiles, révocables à tout instant, de relations « liquides », éphémères. Cette impossibilité à vivre des valeurs de long terme (fidélité, engagement, loyauté) dans la sphère privée se déclinent également dans le monde du travail où les nouvelles exigences de flexibilité généralisée se font au détriment de la compétence, de la culture, du métier, de la solidarité professionnelle. Intimement mêlées à la logique des marchés financiers, avec le règne de l’instantanéité, de la versatilité, de l’immédiateté, l’action et la preuve à court terme sont aujourd’hui survalorisées dans l’entreprise où la course à la production toujours renouvelée importe plus que l’œuvre accomplie.

– De la quête d’éternité à la quête d’intensité. Dans un monde sans frontières et (presque) sans limites, affranchi en grande partie des contingences de l’espace et du temps, l’hyperactivité se déploie dans une cavalcade effrénée de consommation, de performance, de comportements addictifs ou à risques conduisant à des pathologies de l’excès : pathologies alimentaires aussi bien que pathologies de l’épuisement physique ou psychique. La quête de sens contemporaine s’est repliée dans l’ici et maintenant de la recherche rapide de satisfaction ou de mieux être. L’affaiblissement voire l’abandon de la notion d’éternité se reporte dans le présent, dans la frénésie de la vie, l’urgence de l’action, la réalisation du désir. Quête de jeunesse éternelle, d’intensité de soi, de dépassement permanent de ses limites et quête de visibilité de soi au détriment de l’intériorité : l’individu hyper moderne cherche à conquérir l’immortalité (provisoire), aspire à être vu, reconnu, lu dans un maximum de lieux possibles, ce qu’il parait est plus important que ce qu’il est.

Une quête de soi, au nom de soi comme source de sens, d’un Dieu immanent que l’on porterait à l’intérieur de soi et qui évacuerait les questions sur le sens de la vie en refoulant l’angoisse de mort.

 

2/ Danilo Martucelli – La société singulariste

Nos sociétés actuelles oscillant entre standardisation, homogénéisation, massification d’un côté et différenciation, diversification, personnalisation de l’autre, seraient travaillées par une montée structurelle de la singularité.

Arrimés à ces grands ensembles que sont l’état, les classes, le marché…, sans vouloir nous en séparer, nous serions désormais traversés par « une forme inédite de conscience sociétisée de soi ».

Quête d’épanouissement de soi, volonté d’exister en tant que soi ou entre singularités, recherche de notre propre ajustement : nous fondons aujourd’hui notre lien social avant tout sur des expériences personnelles, à l’épreuve de notre propre perception plutôt que sur des appartenances ou des identifications collectives.

L’idéal de soi contemporain serait un idéal de « justesse », mais une justesse contingente, pragmatique, adaptative, c’est-à-dire un ajustement à soi face à ses semblables, chacun à sa façon, et non plus un idéal de justice, animé par un principe d’égalité sociale. Au risque de perdre en épaisseur, en consistance, en authenticité car cette justesse serait moins le fruit d’un parcours d’individuation, d’une quête d’intériorité, d’une démarche d’introspection que l’effet induit d’une crise des idéaux universels.

Se singulariser tout en restant comme collé au commun : la singularité a besoin de l’autre, de reconnaissance et s’en nourrit malgré des différences irréductibles. L’individu singulariste n’est pas l’original, le libertaire, l’anticonformiste qui s’opposerait ou s’identifierait aux grands modèles qui n’existent plus, il se situe dans une relation d’accommodation pratique au contexte, à la société et dans une attente des supports nécessaires à sa construction.

Ainsi peut-on souligner la différence entre individualisme et singularisme, le premier opposant bonheur collectif et intérêts personnels, le deuxième articulant la singularité au rapport à l’autre, au monde commun.

Ce n’est pas l’indépendance personnelle, le désintérêt du monde politique, la désaffection de la vie commune ou un repli sur la vie privée qui prévaut mais au contraire une implication dans la société corrélée au désir de voir sa singularité reconnue, dans l’affirmation d’être quelqu’un d’autre au regard de ses semblables.

Mais à l’ombre de la singularité, de nouvelles formes en creux de domination apparaissent : l’individu singularisé, centré sur soi, enjoint à l’autonomie, à l’épanouissement personnel, à l’excellence se sent responsable de tout ce qui lui arrive.

La responsabilisation laissant l’individu seul face à ses choix, rend plus opaque la perception des rapports de force collectifs et s’accompagne en contrepoint d’un affaiblissement des liens de solidarité fondés sur la ressemblance des expériences.

Le désir d’être connu, vu, renommé, dans une obsession narcissique de visibilité s’exacerbe tandis que les logiques d’évaluation et d’obligation de résultats dans tous les domaines de la vie sociale, poussent à la généralisation outrancière des comparaisons inter-individuelles et de la méritocratie.

La notion d’épreuve, saisie comme un processus de mise à l’épreuve des expériences personnelles au sein de l’espace social, constitue une nouvelle manière d’articuler le singulier et le général. Elle permet d’interpréter comment les changements socio-historiques se traduisent dans les expériences individuelles et de restituer au social la consistance qui est la sienne.